NZHerald

8787edc9fa34170a2c2f62ac3487b51ca0e12dd0_620x311

Les enfants Néo-Zélandais : comment nous pouvons les sauver.

L’interview de Lucy Lawless : Le rêve de Patrick Kelly ? Qu’un jour il se réveille et qu’il se rende compte que l’on a plus besoin de lui. Mais le pédiatre sait que la société a besoin de gros changements avant que cela n’arrive.

J’ai rencontré le Dr Patrick Kelly en 2000 après qu’une série de cas d’abus infâmes mis en lumière l’effroyable ampleur des mauvais traitements fait aux enfants en Nouvelle-Zélande. Le Dr Kelly, un pédiatre de la clinique Starship, fut l’un des premiers grands esprits derrière la création du premier centre Néo-Zélandais de la protection de l’enfance, Puawaitahi.

Derrière une façade banale, les spécialistes de la protection de l’enfance de la police, du CYF (Child Youth and Family, une agence de protection de la famille) et la clinique Starship travaillent en étroite collaboration pour améliorer la vie des enfants qui ont souffert de violence et de négligence. J’ai voulu discuter avec le Dr Kelly à propos des choses qui ont changées ces 14 dernières années.

 

LL : On ne dirait pas que vous faites moins d’heures qu’avant Patrick.

Dr Patrick Kelly : « On vous appelle à 2h du matin et la dernière chose que vous voudriez c’est devoir sortir de votre lit, mais une fois que vous franchissez le seuil d’une maison et que vous voyez une adolescente, typiquement 13, 14 ou 15 ans, qui a été violée, vous vous rendez vite compte du fait que cette adolescente a vécu un événement particulièrement difficile. Souvent quand ils viennent au centre ils ressentent de la colère et n’ont pas «été particulièrement bien soutenus, et vous savez que vous avez fait du bon boulot quand à la fin…Bien entendu vous dans ce genre de cas vous avez donné à la police un kit de viol, mais au-delà de ça, ce qui est le plus important c’est que le jeune sort de la pièce avec la tête haute, parfois même en souriant, avec de nouveaux habits et ayant le sentiment que ce n’est pas la fin du monde pour eux. Nous espérons leur donner le sentiment qu’il y une issue positive à tout ça.»

Cette réponse est typique de la discrétion associée au travail du Dr Kelly, il utilise volontairement des termes banals pour décrire les expériences de la vie les plus effrayantes. « Traumatique » et « Dégoûtant » deviennent « difficiles ». « Mère trop alcoolisée pour s’occuper de ses enfants » peut se transformer en « pas particulièrement bien aidée ». Vous devez être très attentif.

 

LL : En réalité vous avez aussi affaire à des enfants qui ont en dessous de 13 ans n’est-ce-pas ?

PK : Notre travail c’est plus ou moins du 50/50, d’une part on s’occupe de différentes formes d’agression sexuelles, qui de nos jours s’avèrent être principalement le cas chez les adolescents. D’une autre part nous gérons aussi les violences physiques et les négligences qui arrivent le plus souvent chez les enfants les plus jeunes. Les enfants qui ont subis les plus gros abus sont ceux qui arrivent dans notre centre, Starship. Pour eux, le taux de mortalité est plutôt élevé, de l’ordre de 10 à 20%. Les enfants qui ont le plus de risques de mourir sont ceux qui sont arrivés au centre avec des blessures à la tête parce qu’ils ont été secoués ou frappés, ou des blessures à l’abdomen car on les a frappés à coups de poings ou de pieds à cet endroit

LL : Est-ce que ces impulsions derrière ces blessures sont similaires au syndrome du bébé secoué ? La frustration d’un enfant qui est…enfin un enfant… ?

PK : Les facteurs sont complexes. Dans cette situation la personne qui a blessé l’enfant ne dit pas d’elle-même ce qu’elle a fait ou pourquoi elle l’a fait, mais quand on commence à chercher on finit par savoir que souvent l’enfant pleurait ou que le nourrisson réclamait à manger ; ils faisaient ce que tous les bébés et les enfants font. Mais certains adultes n’arrivent pas à gérer ça, ou ne veulent pas. Parfois le problème résident dans le fait que l’adulte, particulièrement le mâle, n’a pas de relation biologique avec l’enfant, donc le comportement de cet enfant ne génère pas une motivation particulière à le tolérer. Mais il est aussi très courant que cela soit les propres parents de l’enfant…Dans beaucoup de cas il s’agit de personnes ordinaires qui craquent sous la pression. Ils secouent le bébé, souvent avec l’intention, non pas de le blesser mais pour les faire taire.

 

LL : Et même une seule secousse suffit ?

PK : « Si c’est assez violent une seule secousse peut suffire. Des mouvements violents en avant et en arrière causent un saignement sous dural. La conséquence immédiate est que le bébé a une commotion cérébrale, donc il s’arrêtera peut être de pleurer, et c’est exactement ce que la personne qui s’en occupe recherchait. Mais ils ne réaliseront peut être pas que la seule raison pour laquelle le bébé a arrêté de pleurer c’est qu’ils l’ont littéralement assommé. Même si cela ne se reproduit pas, cet enfant pourrait tout de même avoir des problèmes neurologiques à long terme. »

Il nous raconte l’histoire dans laquelle il doit gérer le cas de cette adolescente de ans qui avait été violée Bien qu’elle soit sociable et attirante, il est devenu évident pendant l’entretien qu’elle avait l’âge mental d’une enfant de 8 ans. Elle ne connaissait pas les limites à ne pas dépasser et souvent elle se mettait dans des situations dangereuses. Le Dr Kelly a jeté un œil dans les antécédents de cette jeune fille et a découvert qu’en effet, elle avait été admise comme bébé secoué à l’âge de 9 mois au Princess Mary Hospital (c’était le nom de l’hôpital à l’époque). Il est évident que ces enfants ne grandissent pas sans séquelles avec un tel traumatisme.

PK : Je rencontre de jeunes hommes qui ont de gros problèmes d’apprentissage et de comportement. Certains sont parents d’enfants qu’ils secouent. Et je me demande combien d’entre eux ont subi des blessures étant bébés. Le manque d’intervention efficace dans leur vie crée un héritage de misère. Le Dr Kelly évoque 20 ans d’opportunités qui n’ont pas été saisies. Il ajoute qu’un engagement dans la recherche sur les interventions en 1994 qui marchaient (ou pas), a vu le nombre de patients en 2014 diminuer.

 

Inégalité Sociale

LL : Est-ce qu’on s’est amélioré depuis ?

PK : Il y a eu une incroyable augmentation du nombre de prises d’actes et c’est dû en partie à la prise de conscience des gens, mais je pense que mise à part ça il y eu une grande augmentation de l’inégalité sociale.

LL : Pourquoi pensez-vous ça ?

PK : C’est tentant de voir un lien entre une augmentation possible du taux d’enfants maltraités et l’augmentation de l’inégalité sociale en Nouvelle Zélande ces 20 dernières années.

LL : Vous pensez ?

PK : Je suis réticent à l’idée de faire un lien direct entre ces deux faits car si nous le faisons, cela implique le fait que parce que vous êtes pauvres vous avez plus tendance à maltraiter votre enfant et je ne pense pas que cela soit vrai. Ce n’est pas aussi simple que ça. Mais je pense que plus vous mettez de stress à l’intérieur d’une famille, les autres paramètres étant égaux, plus cette famille aura tendance à craquer. Nous savons que durant la récente crise économique, le taux de traumatismes crâniens chez les enfants à décollé aux USA.

Et si vous regardez des pays comme la Scandinavie, où le taux d’enfants maltraités est beaucoup, beaucoup plus bas que le nôtre, le taux d’inégalité  sociale est beaucoup, beaucoup plus bas.

 

Le désagrément social

 

LL : Le problème est donc l’argent ?

PK : L’argent n’est qu’une partie du problème. C’est aussi une question de désagrément de la société. Par exemple, la preuve évidente à Starship  suggérerait que le syndrome du bébé secoué chez les iliens du Pacifique n’est pas plus élevé que le taux de la population globale pendant la première année de vie du nourrisson, alors que c’est le cas sur l’île de Maori. Et je me suis demandé si cela n’était pas dû au fait que sur les îles du Pacifique les bébés issus de familles vivant en ville restent plus longtemps au sein de leur famille, je parle du cercle étendu de la famille.

LL : Il y a toujours quelqu’un à qui confier le bébé ?

PK : Exactement. Si vous vivez avec 13 personnes chez vous, dont 6 femmes et parmi elles beaucoup ont une bonne expérience avec les enfants, alors vous êtes assurés de ne pas craquer lorsqu’une situation tendue arrive en plein milieu de la nuit. Alors que si vous êtes une mère seule vivant en ville sur l’île Maori, coupée de de vos racines tribales et de votre famille et entourée de personnes abusant de la drogue et de l’alcool, si vous êtes face à une situation de crise avec votre enfant pendant une nuit, vous n’avez personne sur qui compter.

Mais il est important de noter que les mêmes situations de stress et les mêmes facteurs peuvent être constatés dans n’importe quel groupe ethnique, cela ne concerne pas que les gens que nous percevons comme étant « à risque ». Etre une Pakeha issu d’un milieu modeste voire bourgeois, avec un une licence ne vous prépare pas à être parent ou ne vous assure pas que vous ne perdrez pas votre sang froid face à un bébé qui pleure en plein milieu de la nuit.

 

Vers quel futur ?

 

LL : Que pouvons-nous améliorer ? Mise à part tout ?

PK : J’apprécie vraiment Russell Willis, le Préfet de Police de la protection de l’enfance. Il propose une loi qui vise à abolir la pauvreté des enfants, ce qui permet la possibilité pendant les 5 premières années de vie chez l’enfance de créer un domaine où le jeu est présent, ce qui est profondément important. La loi pour les Enfants Vulnérables et le Plan d’Action pour l’Enfance contiennent d’excellentes idées. Pour moi, la plus importante est que le système de santé (pour la première fois) aura des responsabilités légales pour protéger les enfants. De plus le Plan d’Action pour l’Enfance propose par exemple que tous les professionnels qui sont en première ligne dans les domaines de la santé et de l’éducation soient formés de façon appropriée face aux cas de violence et de négligence et ce d’ici fin 2015. Qui les formera ? C’est le genre de formation que ne voulez pas magistrales, toute droite sortie d’une Powerpoint ou d’un livre. Vous recherchez des gens qui connaissent, d’expérience, les réalités d’un enfant qui a été violenté, les réalités qu’impliquent le fait d’être en première ligne dans la santé et l’éducation. Cette ambition est louable mais cela demande un gros problème de recrutement.

Je ne pense pas que les gens de Wellington et les gens plus haut qui prennent les décisions réalisent le manque de ressource clinique sur le terrain. Je pense que les gens présument du fait que les docteurs et les infirmières savent ce qu’ils ont à faire, alors qu’en réalité la plupart d’entre eux ne le savent pas car ils n’ont jamais eu de formation.

LL : Qu’est-ce que vous attendez alors,

PK : Je veux un système de santé qui montre que la protection des enfants est une responsabilité médicale. C’est la responsabilité de tout le monde, mais chaque branche du système à sa propre responsabilité et mettre de l’ordre dans son domaine. Les professionnels de la santé se soucient des enfants, mais souvent ils ne gèrent pas leur protection. Ce que je veux créer c’est un changement dans le système de santé, il faut créer un noyau dur de professionnels dans chaque clinique locale, pour qui les changements dans le système de protection de l’enfance et tous les systèmes qui lui sont associés. Ils sont la clé de cette nouvelle responsabilité. C’est déjà ce qu’il se passe pour les fièvres rhumatiques, l’obésité ou le diabète. Nous ne disons pas aux travailleurs sociaux « Faites votre travail et régler les problèmes liés au diabète ». Les travailleurs sociaux sont la clé de cette force de travail, mais ils ne peuvent y arriver seuls.

Pour des enfants qui ont été victimes de violences ou qui ont subi des cas de négligence sévère, il devrait exister une discrimination positive en leur faveur. Dorénavant on ne devrait pas laisser ces enfants sortir du système. Et si nous devons leur courir après et si ça nous coûte de l’argent… [Il hausse les épaules]

LL : Vous parlez d’un registre de victimes ?

PK : « Eh bien je n’aime pas le mot « victime » et je n’aime pas le mot « registre », qui font plus penser à une énième base de données. Mais je parle bien d’un concept et d’un engagement qui veux qu’aucun enfant ne sera laissé sur le bord de la route, et que les ressources et la détermination pour faire ce qui est nécessaire pour suivre les enfants et leur dire qu’ils ne leur arrivera rien et leur assurer que les choses vont changer pour eux seront au rendez-vous. Nous avons besoin des moyens, car la motivation est là. Nous avons besoin d’un changement dans notre culture.

Lorsqu’un enfant arrive dans notre centre, nous essayons de mettre en place un processus de très bonne qualité, et ce en posant un diagnostic, en collaboration avec l’organisation Child Youth and Family, en organisant des thérapies familiales, ce qui est une partie d’un processus court, s’il a lieu. Mais arrivé à un certain point le processus a ses limites. Les gens supposent que si quelque chose de mal arriverait, des personnes nous mettraient au courant. Et penser ça est une grosse erreur.

La base de données de l’organisation Child Youth and Family suggère que sans une intervention concertée, les enfants qui ont été signalés dans leurs 2 premières années de vie seront dans le futur signalés de nouveau, et ce de manière répétitive car ils vivent dans un environnement toxique. Ils sont comme les canaris dans les mines, et jusqu’à ce que le système le réalise, les enfants auront trop souffert, et trop longtemps. Les conséquences seront peut être difficile, voire impossible à soigner. »

Le Dr Kelly souligne le coup de tous ces changements. Le coup à long terme de la mise en place sur le terrain peut paraître prohibitif pour les comptables haut placés, mais le mettre en place tôt est la bonne à chose à faire, moralement, socialement et économiquement

Il est fatigué de voir que les gens mettent en place des initiatives à la va vite car cela gâche du temps et de l’argent pendant que des enfants arrivent au Centre Puawaitahi, avec des habits en lambeaux

Le Dr Kelly ajoute : « Je suis également fatigué d’entendre les gens décrire des endroits comme notre centre comme une solution temporaire et qu’on ne règle pas le problème de fond. J’ai l’impression que les gens nous voient, de manière générale, comme un « bon » moyen de prévention mais que le travail que des équipes comme les nôtres est jute mettre un coup de pied aux fesses des gens qui ont maltraités leurs enfants

Mais je ne me soucie pas vraiment de savoir si oui ou non ces personnes iront en prison ou pas. Ce qui m’importe c’est que l’enfant concerné soit en sécurité De mon point de vue, les enfants qui ont déjà subi des violences sont ceux qui sont le plus en danger Si nous ne pouvons même pas les protéger contre de futurs dangers, comment pouvons-nous prétendre prévenir le premier danger ?

Lucy ajoute : Le rêve le plus fou du Dr Kelly serait qu’un jour il n’ait plus à travailler. Jusqu’à ce que cela soit le cas, lui et son équipe vont continuer à remettre sur pieds les petites filles et redonner de la dignité qui a été pollué par les actions des adultes. Il ne connaît que trop bien les problèmes et a des opinions bien tranchées ainsi que de vraies solutions. Mais pourquoi nous ne l’écouterions pas ?